(*) définition du CNRTL
Q : Nous ne reviendrons pas sur les origines du projet qui ont déjà été abordées avec Bernard Müller dans l’opus 2 des livrets Bac Jaune, ce qui par contre intéresse cet échange est la façon dont le projet se développe depuis la présentation de la Markthalle de Bâle.// We won’t revisit the origins of the project, which have already been discussed with Bernard Müller in BJ#2-TOTEM, what this conversation focuses on, however, is how the project has evolved since the presentation of the Markthalle in Basel during 2023.
R : La Markthalle de Bâle a marqué l’évolution du projet en « autorisant » le dépassement de la règle « emballage original + cadre » par la reproduction numérique – agrandie – imprimée des documents originaux. La production de 4 agrandissements numériques était une façon de donner place au projet dans un espace à la fois sur-dimensionné et saturé d’informations – installer ces 4 très grandes images (3X3m) permettait de « rivaliser » avec l’échelle du lieu perçu lui-même comme un emballage géant de béton. Ce tournant a été libératoire en ouvrant sur de potentielles façons d’inscrire le projet dans certains contextes comme celui en préparation pour l’année prochaine au MNAC de Bucarest. // The Markthalle in Basel marked a turning point in the project by “allowing” us to deviate from the “original packaging + frame” rule through the use of enlarged, printed digital reproductions of the original documents. The production of four digital enlarged images was a way to give the project a place in a space that was both oversized and saturated with information—installing these four very large images (3x3m) allowed the project to stand up to the scale of the Markthalle, which itself is perceived as a giant concrete “package.” This turning point was liberating, opening up new ways to stage the project in other contexts, such as the one currently being prepared for next year at the MNAC in Bucharest.
Q : quelles ont été les autres évolutions marquantes du projet ? // What were the other significant developments in the project?
R : je dirai dans un premier temps que le projet s’est renforcé par une sélection accrue de la pertinence des pièces – nombreux encadrements ont été soit modifiés soit purement et simplement supprimés. Une autre évolution a été la constitution d’ensembles d’encadrements – assemblages aux formats multiples – diptyques – triptyques – polyptyques – agencements de cadres mis en relation constituant des pièces à part entière. C’est ce mouvement de rapprochements formels des emballages encadrés qui a débouché en mars 2025 sur la présentation de l’ensemble BJ#3-CORRIDOR – 245 cadres déployés en all-over de 10 mètres de long sur presque 3 de haut – résultat de la systématisation d’une série cohérente d’emballages de taille moyenne adaptés au même format de cadres (20X30cm). // First, I would say that the project was strengthened by a more rigorous selection of relevant pieces—many frames were either modified or simply removed. Another development was the creation of sets of frames—assemblies in multiple formats—diptychs, triptychs, polyptychs—arrangements of related frames constituting works in their own right. It was this movement toward formal groupings of framed packages that led, in March 2025, to the presentation of the ensemble BJ#3-CORRIDOR—245 frames arranged in an all-over pattern 10 meters long and nearly 3 meters high—the result of systematizing a coherent series of medium-sized packages adapted to the same frame format.
Q : peux-tu développer en quoi la production de cet ensemble « homogène » est une autre évolution importante du projet ? // Can you elaborate further on how the creation of this “homogeneous” series represents another significant development in the project?
R : l’élément marquant de cette série est l’usage de cadres de même dimension (20X30cm), la normalisation des cadres en évacue la question et l’importance ce qui n’est pas le cas des précédentes pièces caractérisées par l’utilisation de cadres hétéroclites (récupérés chez Emmaüs) de formes, de couleurs et de tailles différentes. Le choix des cadres identiques (noirs ou blancs) concentre l’attention sur la forme des emballages ainsi mis en valeur. De plus leur format identique permet une systématisation de l’accrochage et la constitution de surfaces homogènes d’encadrements comme pour BJ#3-CORRIDOR, « murs » de cadres qui amplifient la mise en relations des formes entre-elles. La très grande diversité des formes produites devient alors manifeste. Ces grands ensembles de cadres renvoient aussi à la saturation – à la surproduction – d’une économie en surchauffe. // The defining feature of this series is the use of frames of the same size (20×30 cm); standardizing the frames removed the question of their importance, which was not the case with the previous pieces, characterized by the use of mismatched frames (sourced from Emmaüs) of different shapes, colors, and sizes. The choice of identical frames (black or white) focuses attention on the shape of the packaging, which is thus highlighted. Furthermore, their identical format allows for a systematic hanging arrangement and the creation of homogeneous surfaces of frames, as in BJ#3-CORRIDOR, “walls” of frames that amplify the interrelationships between the shapes. The vast diversity of the forms produced thus becomes evident. These large groups of frames also refer to the saturation—the overproduction—of an overheated economy.
Q : la fin de ta réponse suggère un positionnement politique – sociétal du projet, quelle place ont ces questions dans l’origine et le développement du processus ? // The conclusion of your answer suggests that the project has a political and societal position. What role did these issues play in the project’s origin and development?
R : en prenant l’emballage comme matière du projet, je l’inscris de fait en résonance – en tension avec la condition actuelle de vie sur cette planète. L’usage massif d’emballages généré par l’hyper-développement de la consommation de masse est une question qui m’interroge, cette réalité structure nos vies et les inquiète. Ces questions et inquiétudes sont présentes en moi comme chez beaucoup en ce moment, heureusement. Elles agissent en « tâche de fond » – contexte – constat – mais ma pratique n’est pas informative, d’autres champs de l’activité humaine s’y consacrent, elle est, disons, poétique, ludique, ironique… Ma position est volontairement ambiguë, furtive, je circule entre les champs en tentant d’échapper à leurs pièges – être entre le dedans et le dehors, comme le sont mes pièces qui montrent la trivialité des emballages carton tout en révélant le potentiel imaginatif de leurs formes. Cette position en équilibre est une façon de préserver la vitalité présente dans un usage non-niais de la joie. // By taking packaging as the subject matter of the project, I am effectively placing it in resonance—and in tension—with the current state of life on this planet. The massive use of packaging generated by the hyper-development of mass consumption is an issue that troubles me; this reality structures our lives and causes us anxiety. These questions and concerns are present in me as they are in many people right now, luckily. They act as a “background”—context—observation—but my practice isn’t informative; other fields of human activity are dedicated to that. It is, let’s say, poetic, playful, ironic… My approach is deliberately ambiguous and elusive; I move between these fields, trying to avoid their traps – existing between the inside and the outside, much like my pieces, which highlight the triviality of cardboard packaging while revealing the imaginative potential of their forms. This balanced position is a way of preserving the vitality found in a non-naive expression of joy.
Q : L’ambiguïté de ta position peut-être sujet à critique, à une dévalorisation ornementale du projet – décoratif – distrayant… dans le fond sans importance , sans intérêt…// The ambiguity of your position might be open to criticism, to the notion that the project is merely ornamental—decorative, distracting… basically unimportant, uninteresting…
R : je connais ces positions critiques et les ai déjà éprouvé – « Ce n’est que… » – « Quel intérêt… », elles n’engagent que les personnes qui les émettent, libre à elles… Une observation longue des tropismes successifs du champ de l’art permet de relativiser la pression du Général Mainstream sur le singulier. Plutôt que de « coller à », me plait de maintenir du jeu – du flottement – de l’indécis – de l’impur – échapper ici-ainsi au diktat de l’efficace – du digestible – mais je n’irai pas plus loin dans ce registre. M’importent les termes d’un dialogue engagé entre la réalité matérielle de ces objets, non-objets dont parle François Dagognet, et mon imaginaire que j’aime mettre en partage avec d’autres regards – d’autres vies – d’autres rêves. C’est l’ouverture – le déploiement d’un objet-sujet (si) banal qui motive et stimule mes recherches. La soit-disant légèreté des objets produits est revendiquée, il m’importe de produire des rencontres dégagées de la gravité. L’accessibilité des oeuvres me semble nécessaire – la légèreté – l’humour – le jeu – sont les ingrédients qui ouvrent la voie à la curiosité et par la suite à ce qui appartient à chacun et sur lequel je ne souhaite pas peser par le discours. // I am familiar with these critical positions and have already experienced them—“It’s just…”—“What’s the point…”—they only reflect the views of those who express them; they are free to do so… Long-term observation of the successive trends in the art world allows one to put into perspective the General Mainstream’s pressure on the singular. Rather than “sticking to,” I prefer to maintain a sense of play—of floating—of the undecided—of the impure—escaping here and now the diktat of the effective—of the digestible—but I will not go further in this vein. What matters to me are the terms of a dialogue engaged between the material reality of these objects—or non-objects, as François Dagognet names it—and my imagination, which I like to share with other gazes—other lives—other dreams. It is the opening—the unfolding of a (seemingly) banal object-subject—that motivates and stimulates my research. The so-called lightness of the objects produced is asserted; it is important to me to create encounters far from gravity. The accessibility of the works seems necessary to me—lightness, humor, playfulness—these are the ingredients that open the way to curiosity and, subsequently, to what belongs to each individual, upon which I do not wish to weigh in through discourse.
Q : Ton soucis exprimé du regards des autres – du partage d’expériences – dans une mise en relation simple et directe avec les gens semble s’être réalisé dans l’installation PACK-UNPACK. Qu’en est-il pour toi d’exposer ainsi sans médiation avec la ville et ses habitants ? // Your expressed concern about how others perceive your project—about sharing experiences—through a simple, direct connection with people seems to have been realized in the PACK-UNPACK. What is it like for you to exhibit in this way, without any mediation, in relation to the city and its residents?
R : pour répondre à cette question j’en passerai par un regard politique sur le monde dans lequel nous vivons. La fermeture sur soi est un mouvement général, nos sociétés et les individus qui les peuplent ne cessent de se replier sur elles-mêmes et sur eux. L’art n’est pas extérieur à ce processus, ses lieux de diffusion n’accueillent qu’une partie de la population; même si certains tentent de s’ouvrir à des publics traditionnellement exclus de l’accès à la culture, ce mouvement reste à la marge. Les portes des lieux d’exposition de l’art sont pour beaucoup difficile à franchir et la porte franchie n’offrent pas forcément un accueil permettant de s’y sentir à sa place. À ces espaces ouvrables mais difficilement accessibles, on peut préférer des espaces effectivement fermés aux corps mais accueillant pour le regard comme le Petit cabinet de Pont de Pierre à Strasbourg. J’ai particulièrement apprécié exposer en ce lieu qui me touche et incarne un idéal d’inscription sociale de l’art dans la cité – un lieu non-exclusif, visible par tous jour et nuit, lieu offert aux gens quels qu’ils soient. Une porte vitrée accueille leur sensibilité à la proposition artistique sise en cet écrin-boîte, une porte que le corps ne peut franchir mais qui fait se croiser le imaginaire émis par l’artiste et reçu par le regardeur dont la subjectivité est protégée-isolée par la structure intime d’une relation à l’oeuvre. Multiplier des lieux de ce type dans les villes et en dehors serait une façon de contrebalancer la prégnance des visuels marchands qui envahissent les espaces soit-disant publics. Si les oeuvres portent un espoir de transformation sociale, les rendent accessibles le plus largement renforce leur potentiel actif. // To answer this question, I’ll take a political look at the world we live in. Withdrawal into oneself is a widespread trend; our societies and the individuals who make them up are constantly turning inward. Art is not immune to this process; its venues cater only to a portion of the population. Even though some institutions attempt to open their doors to audiences traditionally excluded from access to culture, this effort remains marginal. For many, the doors of art exhibition spaces are difficult to cross, and even once crossed, they do not necessarily offer a welcome that makes one feel accepted. To these spaces that are open but difficult to access, one might prefer spaces that are physically closed off but welcoming to the eye, such as the Petit cabinet de Pont de Pierre in Strasbourg. I particularly enjoyed exhibiting in this space, which resonates with me and embodies an ideal of art’s social integration into the city—a non-exclusive space, visible to all day and night, a space open to people of all backgrounds. A glass door welcomes their receptiveness to the artistic proposal housed within this box-like setting—a door that the body cannot pass through but which allows the imagination projected by the artist to intersect with that received by the viewer, whose subjectivity is protected and isolated by the intimate structure of a relationship with the work. Increasing the number of such spaces in cities and beyond would be a way to counterbalance the dominance of commercial imagery that invades so-called public spaces. If the artworks carry a hope for social transformation, making them as widely accessible as possible reinforces their active potential.
Q : PACK-UNPACK marque la fin d’un cycle de quatre expositions sur une année à Strasbourg, quelle place a cette série de présentations dans l’évolution du projet et comment envisages-tu de le poursuivre ? // PACK-UNPACK marks the end of a series of four exhibitions held over the course of a year in Strasbourg. What role does this series of presentations play in the project’s development, and how do you plan to move forward with it?
R : les dates résonnent entre le vernissage de l’exposition Couloir#2 en mars 2025 et le démontage de PACK-UNPACK en mars dernier. Quatre expositions qui ont permis d’expérimenter quatre contextes-configurations différentes pour « tester » les potentiels du projet. Couloir#2 a été l’occasion de produire la série d’encadrements systématiques dont j’ai précédemment parlé. Bac Jaune et autres restes n’a pas produit de nouvelles pièces mais a permis de vérifier la tenue de certaines pièces isolément et de présenter pour la première fois la série de photos BJ-YAKA, autoportraits aux cartons d’emballages réalisée pendant la première période de confinement du COVID19. L’accrochage MEZZE dans la librairie-galerie l’Oiseau Rare était un retour amusé sur les presque huit années d’explorations variées dans un soucis d’ouverture esthétique. Pour finir PACK-UNPACK était une nouvelle présentation en espace public du projet après celle de la Markthalle de Bâle. Ce cycle a été aussi une façon de reprendre pied à Strasbourg sans chercher à s’y poser mais en s’y appuyant pour se projeter ailleurs. Les prochaines apparitions du projet seront au premier semestre 2027 au MNAC de Bucarest ainsi qu’à Ljubljana à l’invitation du Collectif MOTA, projets en cours de conception, façon de rejouer – re-configurer Bac Jaune dans de nouveaux contextes. // The dates are aligned between the opening of the Couloir#2 exhibition in March 2025 and the dismantling of PACK-UNPACK last March. These four exhibitions provided the opportunity to experiment with four different contexts and configurations to “test” the project’s potential. Couloir#2 provided the opportunity to produce the series of systematic frames I mentioned earlier. Bac Jaune et autres restes did not yield new pieces but allowed me to verify the effectiveness of certain pieces on their own and to present for the first time the BJ-YAKA photo series—self-portraits with cardboard boxes created during the first COVID-19 lockdown. The exhibition MEZZE at the L’Oiseau Rare bookstore-gallery was an amused look back at nearly eight years of varied explorations in pursuit of aesthetic openness. Finally, PACK-UNPACK was a new presentation of the project in a public space following the one at the Markthalle in Basel. This cycle was also a way to regain a foothold in Strasbourg without seeking to settle there, but rather using it as a springboard to project oneself elsewhere. The project’s next appearances will be in the first half of 2027 at the MNAC in Bucharest and in Ljubljana at the invitation of the MOTA Collective—projects currently in development, a way to re-enact and reconfigure Bac Jaune in new contexts.